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La politique étrangère de la France est de moins en moins lisible sur la scène internationale. Pour Frédéric Saint-Clair la faute en est au renoncement à l'indépendance qui faisait la force de la politique gaulliste.

Publié le 30 Juillet 2014 par Loueckhote Simon in politique étrangère

Par Frédéric Saint Clair. Il est mathématicien et économiste de formation. Il a été chargé de Mission auprès du Premier ministre pour la communication politique (2005-2007). Il est aujourd'hui Consultant Free Lance.

La politique étrangère de la France est devenue difficilement lisible. Elle a rompu de façon nette avec son désir d'indépendance. Mais davantage que son illisibilité, c'est son impuissance qui fait question. La singularité de la diplomatie française a été en partie sacrifiée lorsque le pays a opéré un virage atlantiste il y a quelques années. Pour comprendre la nature de ce renoncement à porter une voix non-alignée en matière d'affaires étrangères, il faut revenir à ses sources.

«1966 sera la grande année de la diplomatie gaullienne, celle qui restera dans les mémoires et dans les livres comme le sommet de l'ellipse […] de la politique de grandeur et d'indépendance nationale.» écrit Pierre Viansson-Ponté dans son Histoire de la république gaullienne. La France affirme son indépendance militaire en développant son propre arsenal nucléaire, et sort du commandement intégré de l'OTAN. L'histoire de la diplomatie française prend alors le tournant évoqué par De Gaulle lors de ses vœux aux français, le 31 décembre 1965: «Si quatre ou cinq puissances mondiales se trouvent impliquées directement ou indirectement dans divers conflits […] nous ne sommes, nous, engagés nulle part et nous faisons le nécessaire pour n'être, le cas échéant, intégrés dans aucune guerre qui ne serait pas la nôtre.» Cette volonté d'indépendance nationale, équilibré et pragmatique, marque d'un regard lucide sur les limites de la guerre et sur les conditions complexes d'établissement de la paix, a caractérisé à ce point la politique extérieure du Général De Gaulle qu'elle a laissé une empreinte profonde sur la tradition gaulliste.

Chacun a bien sûr en mémoire le discours à l'ONU de Dominique de Villepin en 2003 où, de nouveau, les mots choisis d'une diplomatie indépendante et forte, refusant de céder aux sirènes atlantistes, retentissaient dans l'enceinte de l'ONU, un discours où s'exprimait la voix d'un «vieux pays, la France, d'un vieux continent comme le mien, l'Europe» et qui rappelait au monde «qu'après avoir gagné la guerre, il faut reconstruire la paix». Dans la droite ligne du fondateur de la Vème République, le Ministre des Affaires Etrangères rappelait l'importance du discernement et de la mesure en matière de diplomatie, car faire la guerre, c'est avant tout risquer «d'aggraver les fractures entre les sociétés, entre les cultures, entre les peuples, fractures dont se nourrit le terrorisme». A l'instar de De Gaulle, la France de ces années se voulait pacifique, mais non pacifiste, martelant la nécessaire prise en compte de la difficile reconstruction de la paix.

Force est de constater que la politique étrangère atlantiste est empreinte d'une forme de manichéisme, résumant toute action militaire à la nécessaire guerre du bien contre le mal, et rappelant l'idéologie de la « conquête civilisatrice » des pays colonisateurs au XIXème siècle.

A l'inverse, un idéal démocratique non soucieux de la capacité des peuples à l'embrasser, appuyé sur un droit d'ingérence presque sans limites, a souvent façonné la politique étrangère américaine, éminemment puissante militairement mais terriblement inefficace, ignorante du risque d'aggravation de ces fractures politiques, sociétales et culturelles. Car force est de constater que la politique étrangère atlantiste est empreinte d'une forme de manichéisme, résumant toute action militaire à la nécessaire guerre du bien contre le mal, et rappelant l'idéologie de la «conquête civilisatrice» des pays colonisateurs au XIXème siècle. La stratégie des néo-conservateurs américains, consistant à personnaliser la menace pour la rendre aisément identifiable et utilisable en communication, comme dans le cas de la menace terroriste réduite à la personne de Ben Laden, ou de la prétendue menace irakienne contenue dans la personne de Saddam Hussein, a été la marque d'une diplomatie relativement primaire, et a fortiori inefficace. C'est pourtant, contre toute attente, sous cette bannière que le gouvernement français décide de se ranger désormais.

Entre 2007 et 2012, de la tente bédouine de Kadhafi plantée dans les jardins de l'Elysée à l'intervention militaire en Lybie, de la poignée de main ravie avec Georges W. Bush au retour de la France dans le commandement militaire intégré de l'OTAN, Nicolas Sarkozy a donné l'impression de n'avoir pas mesuré ce que la construction progressive de l'indépendance française en matière stratégique avait de crucial. N'ayant jamais manifesté d'intérêt marqué pour le gaullisme - si ce n'est, un temps, par la volonté de sa plume, Henri Guaino -, mais au contraire ayant un goût prononcé pour le libéralisme hérité de la période giscardienne, il a également donné l'impression de n'avoir pas mesuré le bénéfice qu'une voix diplomatique indépendante et équilibrée avait apporté et pouvait continuer d'apporter aux relations internationales.

L'après 2012 est encore plus critique, et se démarque de l'époque précédente par une sorte d'incompréhension généralisée. Si les choix de Nicolas Sarkozy étaient contestables d'un point de vue gaulliste, ils demeuraient légitimes néanmoins. Ceux de François Hollande mêlent le paradoxe et l'amateurisme. Paradoxale a été la rupture nette et sans concession avec la tradition jaurésienne, empreinte d'un pacifisme éclairé - et respectable à ce titre - celle-là même qui avait incité la gauche à adhérer au non à la guerre en Irak en 2003, pour s'engager dans un interventionnisme à tout va. Par ailleurs, le Président de la République s'est laissé surprendre par une politique américaine en mutation, faisant ainsi montre d'un certain amateurisme. En voulant prendre parti dans le conflit syrien dont les tenants et les aboutissants sont pourtant complexes, anticipant à tort un engagement conjoint des Etats-Unis avant même que le Congrès américain donne son accord, François Hollande a joué avec le feu, et a placé la France dans une situation où sa parole a encore été affaiblie.

Dès lors, en Ukraine, face à un ogre politique tel que Poutine, sur lequel les menaces américaines ont peu d'effet, quelle marge de manœuvre pour une France alignée sur la politique de Washington? Ou bien dans le cadre du conflit israélo-palestinien, comment espérer que la voix de la France puisse à nouveau retentir dans l'enceinte des Nations Unies? Comment obtenir - ainsi que Dominique de Villepin l'appelait récemment de ses vœux - que la communauté internationale s'unisse et donne mandat à l'ONU pour, à la fois, fournir des gages de sécurité à l'Etat d'Israël, aboutir à la création d'un Etat palestinien et pourvoir la région «d'un plan d'aide et de développement économique qui enclencherait un cercle vertueux»?

 

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