le blog de Simon Loueckhote

Une fenêtre sur la Nouvelle-Calédonie : politique, santé, social, éducation, francophonie, économie

S'il voulait se poser en sauveur, l'ancien ministre de l'Économie n'a peut-être pas choisi la bonne figure historique.

Publié le 25 Août 2014 par Loueckhote Simon in politique

«Je vais prendre exemple sur Cincinnatus, qui préféra quitter le pouvoir pour retourner à ses champs et à ses charrues. Je vais retourner travailler avec les Français.»

C'est ainsi qu'Arnaud Montebourg a conclu, lundi 25 août, le discours par lequel il prend définitivement congé du gouvernement Valls, dont le Premier ministre a présenté la démission à François Hollande lundi matin. Ce Cincinnatus, qui a vécu au Ve siècle avant Jésus-Christ, est un homme politique romain qui, après avoir été maltraité par les autres dirigeants de la République, a démissionné de son poste de consul en 460 av. J-C. pour se retirer sur ses terres.

Plusieurs médias ont jugé la référence malheureuse: Cincinnatus était un patricien (un membre des classes supérieures), donc plutôt conservateur et de droite, et il est revenu d'exil pour exercer deux fois la dictature.

Mais la relecture d'un classique de la littérature historique française permet aussi de se rendre compte que, si Arnaud Montebourg espère faire de son éclatant départ une rampe de lancement pour 2017, la référence est plutôt hors de propos. Dans son livre Mythes et mythologies politiques, l'historien Raoul Girardet, disparu l'an dernier, faisait en effet en ces mots de Cincinnatus un des quatre modèles du «sauveur» en politique (sachant que ceux-ci peuvent se combiner, dans des proportions variables, en une seule personne):

«L'image légendaire est [...] celle d'un vieil homme qui s'est illustré en d'autres temps dans les travaux de la paix ou de la guerre. Il a exercé avec honneur de hautes charges, de grands commandements, puis a choisi une retraite modeste loin des tumultes de la vie publique. Interrompant une vieillesse paisible, l'angoisse de tout un peuple confronté brusquement au malheur l'appelle ou le rappelle à la tête de l'État. Ayant "fait don de sa personne" à la patrie, provisoirement investi d'un pouvoir suprême d'essence monarchique, sa tâche est d'apaiser, de protéger, de restaurer.»

Girardet voyait au moins trois avatars de ce modèle dans l'histoire politique française récente: Gaston Doumergue après les émeutes du 6 février 1934, le maréchal Pétain en 1940 et De Gaulle en 1958. Même si Montebourg a été décrit par la presse américaine comme un «Charles de Gaulle de gauche», pas sûr que la comparaison avec ces hommes politiques âgés sortis de leur retraite, sans même parler de l'opprobre qui entoure la figure de Pétain, lui plaise...

La deuxième figure de sauveur, Solon le législateur, celui qui pose les lois fondatrices, ne semble pas coller non plus. Reste le troisième sauveur, Moïse:

«Annonciateur des temps à venir, il lit dans l'histoire ce que les autres ne voient pas encore. Conduit lui-même par une sorte d'impulsion sacrée, il guide son peuple sur les chemins de l'avenir. C'est un regard inspiré qui traverse l'opacité du présent, une voix, qui vient de plus haut ou de plus loin, qui révèle ce qui doit être vu et reconnu pour vrai.»

Et le quatrième, Alexandre le Grand, dont Girardet voit un autre exemple en Napoléon Ier:

«Il ne fait pas "don de lui-même", il s'empare des foules qu'il subjugue. La légitimité de son pouvoir ne procède pas du passé, ne relève pas de la piété du souvenir; elle s'inscrit dans l'éclat de l'action immédiate. Le geste de son bras n'est pas symbole de protection, mais invitation au départ, signal de l'aventure. Il traverse l'histoire en un éclair fulgurant.»

Pas vraiment modeste, on en convient, mais cela colle plus à l'image que ses fans pourraient se faire de l'ancien ministre de l'Économie d'ici 2017. Plutôt que Cincinnatus, il aurait donc plutôt dû finir son exposé en disant aux Français de le suivre comme au passage de la mer Rouge ou sur le pont d'Arcole, lui qui reconnaissait du «génie» à l'Empereur il y a quelques années.

Jean-Marie Pottier

Commenter cet article