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Quel président de la République aurait été Michel Rocard ?

Publié le 5 Juillet 2016 par Loueckhote Simon in Politique

On peut l’imaginer, on ne le saura jamais. Engagé dans la course dès 1969 sous la bannière, d’un rose tirant sur le rouge, du parti marginal qu’était le P.S.U., il avait obtenu le score modeste mais honorable de 3,61% des voix. Par la suite, rentré dans le rang, plus précisément dans les rangs du Parti socialiste et devenu une personnalité politique de premier plan, il s’y vit par deux fois barrer la route non seulement de l’Elysée mais d’abord de la candidature à l’Elysée par un adversaire plus expérimenté, plus rusé et plus coriace que lui.
 
C’est à contrecœur et sous la contrainte de l’opinion, que François Mitterrand, réélu en 1988, ouvrit les portes de l’enfer de Matignon à ce rival mal aimé dans l’espoir à peine dissimulé de le voir s’user rapidement aux affaires. Il y réussit au contraire et on lui doit l’institution du RMI, de la CSG et le rétablissement de la paix civile en Nouvelle-Calédonie. Michel Rocard reçut donc le salaire de sa réussite sous la forme de son éviction au profit d’Edith Cresson. Erreur de vieillesse. 
 
Les dépêches qui nous ont appris hier la mort de Michel Rocard rappelaient naturellement qu’il avait été le Premier ministre de François Mitterrand. Il aurait été plus conforme à la réalité de dire qu’il fut Premier ministre sous François Mitterrand comme Jésus, selon le rituel catholique, a souffert sous Ponce-Pilate. Le numéro un, ce sont des choses qui arrivent, était deux fois jaloux de son numéro deux : jaloux d’une autorité qu’il lui était insupportable de déléguer, jaloux d’une popularité qui lui faisait de l’ombre, et que peuvent effectivement envier ceux qui  ont succédé à Rocard dans le poste le plus exposé et finalement le plus ingrat de la Ve République. 
 
Les rares atomes présents dans le vide sidéral qui régnait entre un président littéraire et florentin et un Premier ministre à la fois pragmatique et dogmatique n’avaient rien de crochu. Par la suite, les petits camarades de Michel Rocard, à commencer par Laurent Fabius et Lionel Jospin, savonnèrent efficacement la planche à celui qui apparaissait comme le dauphin le plus légitime du monarque disparu et cristallisait donc contre lui la cabale de toutes les ambitions.
 
Michel Rocard, depuis quelque temps, était discrètement et gravement malade. On avait souvent moqué, du temps qu’il était sur le devant de la scène, son élocution désordonnée et sa phraséologie brouillonne. De fait, les idées qui foisonnaient et se succédaient dans sa tête à un rythme effréné se bousculaient dans sa bouche. Son esprit n’en était pas moins aussi clair que fécond, jusque dans l’ombre de la mort, et on peut encore le constater dans la très longue interview que l’hebdomadaire Le Point, par une coïncidence qui ne doit rien au hasard, publiait il y a seulement dix jours en la présentant à juste titre comme son testament politique.
 
Celui dont les médias qui rivalisaient hier d’éloges à son endroit faisaient l’incarnation de la gauche moderne, de cette social-démocratie qu’il voulait, à l’image du SPD allemand, réconcilier avec la réalité et le marché tout en lui gardant sa dimension humaniste et progressiste, n’y prenait pas de gants avec la gauche française, grande vaincue de la bataille des idées, qu’il qualifiait de « la plus rétrograde d’Europe » . Plus généralement, il exprimait sa déception devant le court termisme, l’immédiateté, l’absence de réflexion et de vision qui, selon lui, caractérisent une classe politique à court de souffle, d’idées et de convictions, dont François Hollande est malheureusement un échantillon tout à fait représentatif.
 
Passant du général aux personnalités, il avait la dent dure en priorité pour son propre camp. Il n’y cachait pas plus une rancœur que la mort n’avait pas éteinte envers un Mitterrand qu’il désignait comme un « homme de droite » qu’il n’y pardonnait les grossières avanies que lui avait fait subir, encore tout récemment, Laurent Fabius. Quant à ceux, nombreux, qui se réclament de lui, à commencer par Manuel Valls et Emmanuel Macron, il ne se reconnaissait pas en eux.
 
S’il  y manifestait une certaine indulgence pour Chirac ou Juppé, ce texte, on l’aura compris, est empreint d’une amertume qui est loin d’être injustifiée de la part d’un homme à qui l’on n’aura confié depuis son retrait de la vie politique électorale que des missions dérisoires, notamment auprès des pingouins et des manchots, ou de vagues rapports enterrés par ceux qui les avaient commandés avant même de leur avoir été remis. Ainsi va la France, sans doute trop riche de talents pour aller jusqu’à les employer.
 
Avec Michel Rocard, quoi que l’on pense de ses engagements, disparaît un homme de bonne volonté, un homme qui, même si le temps et l’expérience lui avaient tanné le cuir, était sans doute trop tendre pour l’univers impitoyable où il avait tenté, non sans succès, de vivre.
 
Par Dominique JAMET
 
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