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Le Donbass, une armée de volontaires têtus

Publié le 19 Août 2016 par Loueckhote Simon in Géopolitique

Paisiblement assis sur les sacs de sable du parapet de la tranchée, un soldat séparatiste fume, sa Kalachnikov en travers des genoux. Le printemps ukrainien est magnifique. Soleil de plomb, riche parfum de terre noire et de prairies en fleurs. On se croirait dans Buzzati, avec ces sentinelles, attendant un ennemi qui ne vient pas. La même atmosphère paisible prévaut à une demi-douzaine de kilomètres de là, dans le centre-ville de Donetsk. Dans les larges avenues ombragées les soirées sont aussi douces que si la guerre n’avait jamais eu lieu. Certes les salaires sont bas, mais les cafés et restaurants sont pleins. Rien ne manque dans les magasins. On rit, on boit, on se promène, jusqu’à ce que le couvre-feu de 23 heures ne vide les rues.

Nul besoin pourtant de prêter l’oreille pour entendre les tirs d’artillerie qui, quasiment chaque nuit, animent la ligne de front. Car les combats sont réglés comme une horloge. « A partir de 16 heures, quand l’OSCE[1] est déjà partie », les accrochages reprennent entre séparatistes et forces de Kiev. Les accords de Minsk-2 ?[2] Sur le terrain ils n’ont aucun effet. Le colonel Edouard Alexandrovitch Bassourine, n°2 et porte-parole des forces armées de la République Populaire de Donetsk, l’explique sans même un soupçon d’amertume : «  La raison essentielle des ruptures du cessez-le- feu, c’est justement l’écroulement des accords de Minsk. Cela peut être lié à des motifs politiques, notamment de la part des bataillons de représailles, ou pour des raisons absurdes dans d’autres cas. » A ses yeux, quoi qu’il en soit, la victoire des séparatistes des Républiques Populaires de Donetsk (RPD) et de Lougansk (RPL) ne fait pas de doute. « L’armée ukrainienne n’est plus la même qu’en 2014, elle se professionnalise. Mais elle ne peut plus nous vaincre. En 2014 elle s’est enfoncée dans notre territoire et, alors que nous n’avions pas les mêmes possibilités qu’aujourd’hui, nous les avons vaincus. Vous pensez que quand une femme de 50 ans prend une Kalachnikov et commence à tirer sur l’ennemi, celui-ci a une chance de l’emporter ? Face à une insurrection ? ».

L’argument du peuple en armes invincible, grand classique des conflits armés depuis la guerre d’Espagne de 1808-1814, n’est pas cependant le seul atout dont les combattants du Donbass peuvent se prévaloir pour justifier leur optimisme. Certes de nombreux civils ont été formés à l’usage des armes par les forces séparatistes. Mais ce sont ces dernières le pilier central de la résistance aux loyalistes. Or elles n’ont plus rien à voir avec les troupes organisées à la vite qui se sont constituées au printemps 2014.

Bien entendu, elles sont encore loin de pouvoir se comparer à une armée régulière moderne au standard occidental. Pour Piotr[3], ex-légionnaire du 2ème Régiment Etranger de Parachutistes (REP), la stricte discipline de la légion étrangère, sa maîtrise opérationnelle, relèvent dans le Donbass du rêve inaccessible. « Nous on est une armée de bric et de broc. On fait ce qu’on peut avec les moyens du bord. Il n’y a pas de plans de feu ! Pour les mines, pas de plan de pose… Du côté des Ukrops[4] comme du nôtre. Il y a des zones où on peut plus mettre un pied nulle part. Le danger ici c’est d’abord l’indiscipline, l’alcool…», s’amuse-t-il.

Et si rien ne manque à l’arrière, la pénurie règne en première ligne. Bien approvisionnés en armes et en munitions, les hommes ont en revanche appris à se serrer la ceinture. « Tu n’as pas le  choix de ton menu, comme dans l’armée française, mais on arrive à se nourrir. Quoique de temps en temps on tirerait bien sur un des milliers de chiens errants qui traînent. La plupart des boîtes de singe ou autres sont périmées depuis au minimum trois mois. Heureusement la population nous nourrit. Ils sont formidables », soulignent les volontaires venus combattre dans le Donbass.

Mieux vaut aussi éviter de recevoir une grave blessure.  « Au début, en 2014, se sont constitués des hôpitaux militaires improvisés avec des dentistes, des vétérinaires, des infirmières… Un des nôtres a été blessé à l’été 2014, avec trois éclats dans le corps. Il a pris le tramway pour rejoindre l’hôpital et a attendu plusieurs heures pour être soigné.  Début 2015 à l’hôpital de Donetsk il n’y avait pas d’oxygène, il y avait deux anesthésistes au service thoracique, c’est tout», raconte Pedro, qui a servi les premiers temps de son séjour comme auxiliaire sanitaire.

Mais la situation évolue peu à peu. Les combattants sont à présent mieux pris en charge. « Aujourd’hui il y a une compagnie sanitaire par brigade et un aide sanitaire formé aux premiers secours par compagnie. Les hôpitaux civils sont aussi extrêmement bien formés maintenant. Cela fait deux ans qu’ils soignent non-stop des blessures par balles ou par éclats.» Un aguerrissement que l’on constate à tous les niveaux et qui ne s’explique pas seulement par l’expérience des combats, mais aussi par une politique de formation continue des soldats.

Le cessez-le-feu, aussi fragile soit-il, permet d’organiser une rotation des unités entre la ligne de front et les arrières et d’astreindre les hommes à un entraînement sérieux. Topographie, armement, réglage d’artillerie… : «  Un processus de professionnalisation est en cours. Il est constant. On les forme d’abord à survivre,  ensuite à manœuvrer en fonction de la configuration du terrain. Comment aborder un bâtiment, utiliser la nature…Nos instructeurs ont bien évidemment une expérience militaire importante. Beaucoup de volontaires ont combattu en Tchétchénie, en Afghanistan, en Abkhazie, dans le Caucase, en Yougoslavie. Ils ont l’expérience du feu et des armes. Nous avons aussi pas mal d’anciens de la légion étrangère française, qui nous aident beaucoup », explique le colonel Bassorine. Nul besoin dans ce cadre de l’assistance massive de conseillers militaires russes. « Nous les réguliers russes, on aimerait bien les voir… », plaisantent d’ailleurs les volontaires.

Certaines unités se distinguent plus particulièrement depuis deux ans par leurs qualités. Retranchée entre les anciens bâtiments d’un kolkhoze qui empestent encore l’étable mal entretenue, la compagnie du lieutenant Lee est de celles-là. Elle a été placée dans ces ruines parce que la position est particulièrement dangereuse. « La plaine est plate comme la main. Les Ukrops sont à 800 mètres et là, derrière le bâtiment, vous avez deux T-64 qui stationnent. Ils pourraient tenter une percée surprise avec leur infanterie pour s’emparer de la ferme et en faire ensuite un point solidement fortifié, permettant de croiser leurs feux », explique Lee. Lui n’a rien d’un spetsnaz, à part peut-être la dextérité dont il fait preuve en jonglant avec son poignard tout en discutant. Dans le civil il exerçait une profession médicale, en milieu pédiatrique. Ses hommes, arborant la tenue des parachutistes russes, ne sont pas des professionnels non plus. Agés d’une quarantaine d’années, ils ont gardé de leur service militaire le béret bleu et la brassière rayée bleue et blanche. Quelques tatouages aussi. Ils n’en sont pas moins mineurs pour la plupart. C’est cela le Donbass, entre les tranchées et les puits de mine, une rotation s’est établie. Tout dans cette troupe, l’ordonnancement de son dispositif, l’attitude des combattants, indique cependant un haut degré de maîtrise professionnelle. Les postes de combat sont bien placés, bien aménagés. RPG, AGS-17, bien entretenus, permettent de mener un solide combat d’infanterie en cas d’offensive ennemie, même mécanisée. D’autres moyens (BMP 1 et 2, mortiers de 82 mm,  ZU-23-2...) sont en seconde ligne, prêts à  appuyer les soldats. Plus loin sur les arrières des éléments d’intervention rapides –blindés, artillerie- sont disséminés tout au long de la ligne de front, assez éloignés pour ne pas prêter le flanc aux critiques de l’OSCE, assez proches pour mener une contre-attaque en force sur un point menacé. Un dispositif classique en profondeur,  sur plusieurs lignes, alternant check-points sur les routes importantes et points fortifiés dans les villages les plus stratégiques, permettant en dépit du nombre relativement faible de combattants[5] d’opposer une forte résistance sur préavis réduit en toutes zones grâce à une vigilance constante. « Nous sommes très bien renseignés. Nous avons d’abord les habitants du Donbass, qui nous renseignent depuis l’autre côté de la ligne, des agents infiltrés à tous niveaux de l’armée ukrainienne et des drones. Nous avons aussi un système d’alerte extrêmement efficace. Tout au long du front nous avons des postes d’observation en connexion avec les arrières et avec des groupes d’intervention mobile qui peuvent intervenir en quelques minutes pour les plus rapides. Notre dispositif de communication et de commandement s’améliore. On a du vieux matériel, qu’on utilisait déjà en Afghanistan, mais aussi des outils ultra-modernes. Avec de l’argent on peut acheter à peu près tout ce qu’on veut. Nous avons réussi à rendre nos communications non-interceptables», assure le colonel Bassorine.

Alors s’il est vrai que le matériel n’est pas récent, les hommes de Lee font avec. Lui préfère en rire : « Moi j’ai un Tokarev, je n’ai pas de Glock. J’attends le prochain assaut de ceux d’en face pour en récupérer un et un MP5. » Une confiance en soi qui s’explique par l’expérience. Son unité est l’héritière des groupes de reconnaissance d’Igor Guirkine, dit Strelkov. Celui-ci rentré en Russie avec les combattants les moins contrôlables, n’est resté que le noyau dur, le plus discipliné. « Nous sommes ici parce que nous sommes la seule unité de la DNR[6] qui fait du sport et où l’on ne boit jamais», déclare fièrement Lee.

Cette conduite au feu et à l’arrière impacte nécessairement le moral, très élevé. Pas de place aux doutes. Les « Ukrops » ont été repoussés à Ilovaïsk, à Debaltsevo, avec de lourdes pertes. Lee et les siens rêvent de l’offensive ukrainienne de trop, celle qui permettrait de vaincre les forces de Kiev une fois de plus et, cette fois-ci, de pousser la contre-offensive jusqu’aux villes où vivent les leurs, au-delà de la ligne de front, à Marioupol, Slaviansk, Kramatorsk… Parmi les volontaires étrangers la détermination est la même. Venus signer un contrat d’un an, Serbes, Russes, Espagnols, Brésiliens, Italiens, ex-Allemands de la Volga, Finlandais, Suédois, Français…ont un esprit de grognards. Vivant dans le dénuement –on est loin du fantasme des mercenaires bien défrayés par Moscou- ils restent « au front le plus longtemps possible, parce que la vie de caserne à l’arrière avec toutes ses corvées, personne n’en veut. » Aristocrates russes blancs, communistes convaincus, anarchistes espagnols, tous se retrouvent sur le même front un siècle après la révolution de 1917, les uns pour lutter contre le matérialisme capitaliste ou des valeurs qu’ils rejettent, les autres pour défendre la Sainte Russie contre les agressions occidentales et l’impérialisme américain, patchwork improbable de contestataires, aussi différents que possible et cependant unis. Ce qui n’est pas le cas des forces ukrainiennes, en face.

Certes, ceux-ci ont des moyens bien supérieurs. Mais leur absence de cohésion est relevée par tous les combattants séparatistes. Il n’est pas rare que l’armée ukrainienne ne règle elle-même définitivement le compte de certains combattants des bataillons de représailles, ou de certains mercenaires un peu trop « motivés », sous l’effet notamment de psychotropes. La discorde règne chez l’ennemi alors que sa population, extrêmement paupérisée par une crise économique dramatique, est de plus en plus lasse. Face à des loyalistes au moral en berne –hormis dans les bataillons ultranationalistes- à un gouvernement Porochenko peu à peu lâché par ses soutiens occidentaux, Lee, Piotr et les autres patientent, dépenaillés, rigolards, mais têtus. Le temps joue pour eux.

Par Philippe Migault

[1] Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe. Elle est en charge de la surveillance de la bonne application du  cessez-le-feu théoriquement en vigueur.

[2] Ces accords, conclus en février 2015 entre l’Ukraine, la Russie, la France, l’Allemagne, prévoient un cessez-le-feu et une feuille de route permettant une sortie de crise politique du conflit.

[3] Hormis le colonel Bassourine, les noms des combattants cités dans cet article ont été changés.

[4] Surnom donné aux combattants des troupes de Kiev

[5] Il y aurait 40 à 50 000 combattants séparatistes au total dans le Donbass pour tenir une ligne de front de 400 kilomètres.

[6] Donetsk People’s Republic.

 

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