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le blog de Simon Loueckhote

Une fenêtre sur la Nouvelle-Calédonie : politique, santé, social, éducation, francophonie, économie

Chercher la trace et ne laisser que du vent

Publié le 3 Juillet 2012 par Loueckhote Simon in Politique

 

Point de vue |  | 12.03.12 | 15h16   •  Mis à jour le 12.03.12 | 16h52

par Jacques Attali, essayiste et président de PlaNet Finance

 

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Que restera-t-il du sarkozysme ? Etrange question. Existe -t-il d'abord quelque chose qui puisse être désigné d'un tel nom ? Et si oui, dans quel lieu doit-on enchercher la trace ? Dans la réalité sociale du moment ? Dans celle du pays dans vingt ans ? Dans l'histoire de l'Europe et du monde ?

Il faut toujours du temps pour répondre à ce genre de questions, quel que soit le personnage politique dont on parle. Quels que soient le lieu ou l'époque. Il faut d'abord pouvoir distinguer ce qui, dans ce qui reste de lui dans la mémoire des hommes, résulte de son action de ce qui découle de celle des autres dirigeants ou des autres acteurs de la vie politique, économique, culturelle de son temps. Il faut ensuite démêler ce qui est, dans son bilan, le résultat d'une ambition volontaire et explicite, de ce qui découle d'une rencontre de hasard avec de grands événements, qui le dépassent et dans lesquels l'homme politique ne fait que s'inscrire. Il faut enfin comprendre s'il avait vraiment le désir de laisser une telle trace et s'il disposait d'une vision claire de ce qu'il rêvait pour son pays longtemps après lui.

Peu de gens de pouvoir ont l'ambition d'infléchir le cours de l'Histoire. La plupart se contentent de vouloir rester populaires pendant leur mandat. Quelques-uns sont obsédés de ce que seront leurs traces personnelles. D'autres encore ne pensent qu'à jouir dans l'instant de leurs privilèges. Pour ne s'en tenir qu'aux cinq présidents de la Ve République, il a fallu du temps ; et il en faudra encore, pour savoir ce qui, dans notre héritage, revient vraiment à chacun d'eux. Peu de ces cinq présidents ont su attacher leur nom à une réforme qui n'aurait pas eu lieu sans action ou même à un bâtiment qui n'existerait pas sans leur intervention.

Le premier, le général de Gaulle, est à jamais dans l'histoire de France, qui lui doit beaucoup ; depuis le moment où, avec quelques autres, il sauva l'honneur des élites françaises, jusqu'à sa décision de laisser l'Algérie choisir son destin. Le suivant, Georges Pompidou, ne restera dans la mémoire de la nation que par le centre culturel parisien qui porte son nom et dont il décida jusqu'au moindre détail (à moins qu'on ne se souvienne de lui que comme du grand aviateur Rolland Garros…, c'est-à-dire par un bâtiment dont on ne saura plus rien de celui dont il porte le nom).

Valéry Giscard d'Estaing (qui aurait pu marquer le pays par des réformes majeures, osées pendant son mandat, mais qui ne sont pas de lui) ne laissera sans doute qu'un musée, qui ne porte pas aujourd'hui son nom et ne le portera sans doute jamais, le Musée d'Orsay. François Mitterrand, lui, si préoccupé, obsédé même, à chaque instant, de la trace qu'il allait laisser dans l'histoire du pays, restera à la fois comme le premier président venu de la gauche et comme l'instigateur de réformes majeures qui n'auraient pas été faites sans lui (telles l'abolition de la peine de mort, la libération des médias et la décentralisation) ; mais aussi par la renaissance du Musée du Louvre, la création d'une salle d'opéra, d'une grande bibliothèque.

Jacques Chirac, lui, ne restera par rien : par aucune réforme, sur aucun terrain ; peut-être par un musée parisien, celui des Arts premiers, qui ne porte pas son nom, et le portera sans doute un jour, même si l'idée n'était pas de lui. Pour Nicolas Sarkozy, rien de tel : pas de grande rencontre avec l'histoire ; pas de réforme majeure, pas de grand bâtiment, pas de musée ; sinon un projet bizarre et avorté de Musée de l'Histoire de France. Rien. Pas plus de trace que le vent.

De l'absence de grands événements, on ne peut lui en faire grief : on n'a pas toujours une Algérie à rendre indépendante ou une peine de mort à abolir. Il a eu cependant à gérer une crise financière majeure, une crise européenne considérable, des révolutions en Tunisie, en Egypte, en Libye, en Syrie, des crises en Côte d'Ivoire, des guerres en Afghanistan et en Irak, l'exacerbation de la mondialisation, la montée de l'Asie et de l'Afrique, des progrès techniques immenses, des changements considérables dans les mœurs. Sur tout cela, il ne pouvait presque rien. Sinon y défendre les intérêts de la France, ce qu'il fit avec des fortunes diverses.

De fait, n'ayant lui-même pas de goût pour l'Histoire, ni même pour la place qu'il pourrait y occuper, obsédé par l'immédiat, sans vision de l'avenir de l'Europe à  construire face aux autres continents, Nicolas Sarkozy ne laissera que peu de souvenirs notables : une accélération du rythme de l'action politique, et deux réformes importantes, qui auront un impact à long terme sur la dynamique créative française : le regroupement des universités et le financement de grands projets de recherche. Rien de plus.

S'il quitte le pouvoir au mois de mai, l'actuel président ne laissera qu'un seul véritable héritage, involontaire celui-là, particulièrement lourd ; marque de la priorité qu'il n'a cessé d'accorder au présent : une formidable augmentation de la dette publique, des retraites encore mal financées, un Etat affaibli ; des écoles en déshérence ; des jeunes à l'abandon ; une mobilité sociale plus faible que jamais ; des fortunes plus obscènes qu'à aucun autre moment de l'histoire de France.

Dans ce cas, il faudra constater que son principal héritage aura été d'organiser, en cinq ans, le basculement vers la gauche de la majorité dans toutes les institutions publiques de la France, des communes à la présidence. Comme un homme marchant à reculons, un balai à la main, effaçant ses propres traces.


En 2007, Jacques Attali a été chargé par Nicolas Sarkozy de présider la commission pour la libération de la croissance française. Il a publié Candidats, répondez ! (Fayard, 314 pages, 18 €).

 

 

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