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Kaushik Basu, l'économiste humaniste

Publié le 10 Mars 2017 par Loueckhote Simon in Société



Par Romaric Godin | 01/03/2017
 

Kausik Basu tente de jeter les bases d'une nouvelle pensée économique
Reuters

Auteur d'un ouvrage paru ses jours-ci, l'économiste indien remet en cause les fondements théoriques de l'économie classique et propose une nouvelle économie fondée sur l'humain.

L'aspect désolant de la campagne électorale présidentielle française sur les questions économiques ne doit pas faire croire que la réflexion économique reste désespérément bloquée dans les schémas des politiques français, limités à un débat sur la magie des « réformes structurelles ».

Un ouvrage récemment traduit en français de Kaushik Basu, économiste indien né à Calcutta en 1952 et économiste en chefde la Banque Mondiale de 2012 à 2016, permet de sortir de ces lamentables débats pour prendre la mesure des enjeux de l'économie mondiale.


Critique radicale

Dans "Au-delà du Marché", publié aux Etats-Unis en 2010 et dont la traduction française paraît ces jours-ci, Kaushik Basuengage un combat de fond contre les fondements de l'orthodoxie économique et de ce courant qui prétend faire de l'économie une « science dure ».

Ce combat est radical, au sens où il s'engage à la racine même de cette pensée : le mythe de la « main invisible », celui qui prétend que la somme des égoïsmes individuels procure le bonheur collectif.

Mais, disons-le d'emblée, cette critique radicale ne s'accompagne pas de solutions « faciles ».

Kaushik Basu est méfiant vis-à-vis d'un Etat qui sert souvent les intérêts des plus puissants et est souvent largement impuissant dans le cadre de la mondialisation.

Ceux qui recherchent des solutions toutes faites seront donc déçus par cet ouvrage.

Mais ceux qui considèrent que la construction d'une alternative forte et crédible au modèle économique dominant actuel reste à construire y trouveront les bases nécessaires à leurs réflexions.

Aucune vraie révolution, de celles qui changent le monde, ne se définit à l'avance selon des plans précis.

Mais toutes se construisent sur une critique radicale de l'existant et sur une prise de conscience des insuffisances du présent.

Et c'est en cela que Kaushik Basu est un vrai révolutionnaire.


Critique de la Main invisible

L'intérêt principal de l'ouvrage réside donc dans cette remise en cause de cet « égoïsme positif » qui fonde la quasi-totalité des politiques économiques contemporaines.

La force de la critique est, ici, qu'elle se fait de « l'intérieur », en utilisant les concepts mêmes de l'économie classique et les méthodes de ses défenseurs, notamment la théorie des jeux, dont l'auteur est un représentant hétérodoxe.

« Des critiques plus fondamentales nous permettent de comprendre que les conclusions pessimistes de ce livre sont compatibles avec la théorie économique dominante et en sont même une conséquence, rendant ainsi inutile tout déni de réalité», explique l'auteur.

Kaushik Basu démontre ainsi avec brio au fil des pages comment la main invisible peut déboucher sur des situations d'équilibres insatisfaisants, à « une allocation sous-optimale des ressources », comme le dit l'économiste Gaël Giraud, qui préface l'édition française de l'ouvrage.

Ce phénomène peut être chaque jour davantage constaté par les effets de l'application du bréviaire libéral au monde réel : l'explosion des inégalités, le recul de la démocratie, l'inefficience économique, la paupérisation d'une partie de la population des pays dits avancés.


Ramener l'humain dans l'économique

Ne cédant pas - tout en l'approuvant - à la critique habituelle de l'irréalité des modèles mathématiques utilisés, l'économiste ramène les insuffisances de ces théories à un oubli central : celui de la complexité humaine.

Ramener l'activité humaine à un simple réflexe égoïste, à un simple calcul d'intérêt, est l'erreur fondamentale de la pensée classique.

C'est une erreur que l'auteur met en relief en rappelant que la pseudo-rationalité de la méthode classique fait l'économie des éléments normatifs, moraux ou sociaux.

Une même situation ne saurait donner partout le même comportement : les lois elles-mêmes ne sont que des acceptations normatives issues d'un processus complexe.

Ce sont ces normes qui, souvent, décident de la définition d'un équilibre, le « point focal », sur lequel les acteurs économiques sont capables de se mettre d'accord.


Aveuglement

Dès lors, il est aisé de saisir pourquoi l'actuelle logique économique est viciée : elle repose sur des fondements qui profitent à certains, et les effets théoriques bénéfiques de la libre concurrence ne sont que des contes, des « normes » que l'on accepte.

Logiquement, ceci débouche inévitablement sur la victoire des intérêts les plus puissants, et donc sur l'accroissement des inégalités.

On prétend que les « perdants » de cette libre concurrence le sont « naturellement », mais en réalité, rien n'est moins naturel.

Kaushik Basu a, de ce point de vue, une vision très saine : il estime que la situation actuelle qui nous pousse à accepter la pauvreté et les inégalités comme « naturelles » est la même que celle qui, jadis, faisait accepter le système des castes ou l'esclavage.

« Nous, y compris les perdants, ne remettons pas en question ce système parce que nous en faisons partie. Mais si nous pouvions prendre un peu de recul et l'analyser, nous nous rendrions facilement compte que notre société se rapproche beaucoup, et de façon inquiétante, des sociétés reposant sur les castes et l'exclusion, qui ont pu exister à travers l'histoire », explique l'économiste.

Un recul salutaire que prend Kaushik Basu et qu'il ne peut adopter que par sa démarche de critique radicale.


Travail contre capital

Dès lors que les choix économiques ne sauraient être régis par une naturalité mathématique rêvée, il faut bien en revenir à une autre logique.

Kaushik Basu, qui n'est guère friand des pensées néomarxistes et qui a été un des économistes les plus critiques contre le gouvernement communiste qui a longtemps gouverné le Bengale Occidental, son Etat d'origine, doit cependant reconnaître qu'il ne reste plus alors que la lutte des intérêts, et notamment le premier d'entre eux, celui entre le capital et le travail.

C'est bien cette lutte dans laquelle le capital a su prendre le dessus qui a fait de la mondialisation une machine à creuser les inégalités.

Et ce n'est sans doute pas terminé. Un des éléments principaux de cette lutte est en effet ce que Kaushik Basu appelle la «colonisation de l'avenir » par des contrats à long terme à toute nature, contrats qui vont assurer dans le futur l'écartement des inégalités de revenus.


Utopie et concret

Kaushik Basu considère donc qu'il est temps d'engager une réflexion de fond pour changer de modèle en s'appuyant sur les éléments de complexité humaine délaissée par la théorie classique, notamment la solidarité et la coopération.

Car, pour lui, « la situation actuelle dépasse dans une large mesure le niveau tolérable » d'inégalités nécessaires au développement et au bon fonctionnement de l'économie.

Plutôt que de détruire la mondialisation, l'économiste propose donc d'en construire une nouvelle, fondée notamment sur un « gouvernement mondial ». Utopie ?

Kaushik Basu en convient, tout en rappelant que beaucoup d'utopies sont devenus des réalités au cours de l'histoire.

L'économiste propose d'avancer déjà sur des sujets concrets comme par exemple en donnant aux salariés des pays victimes des délocalisations une part des bénéfices réalisés par ces délocalisations.

Ces idées peuvent certes être contestées dans leurs réalisations et leurs buts, on peut y voir un doux rêve impossible à réaliser et qui empêche tout changement concret.

Mais Kaushik Basu n'est pas un homme politique. Son ambition est de donner un socle théorique à une contestation constructive et réelle.

Mais, c'est le début d'un chemin « qui n'est pas bien tracé » et qui suppose « l'élaboration d'un vaste projet ». Néanmoins, il estime que cela ne doit pas signifier que « nous ne pouvons pas agir dans l'intervalle ».

Kaushik Basu n'est pas homme à attendre un hypothétique « grand soir », il n'est pas Charles Fourier attendant au Palais Royal l'homme riche qui acceptera de rendre ses rêves réels.

Il veut agir ici et maintenant pour changer une situation qu'il juge inacceptable et c'est pour cela qu'il formule des propositions que l'opinion devra ensuite s'approprier et sans doute changer.

Il n'est cependant pas homme à attendre un hypothétique « grand soir » et est soucieux de pouvoir avancer rapidement vers une amélioration du quotidien de la majorité des habitants de cette planète.


Une pensée humaniste

La lecture de cet ouvrage est donc stimulante, elle jette les bases d'une nouvelle pensée économique et invite à la réflexion tout autant qu'à l'action. Elle l'est d'autant plus que, malgré un texte dense, Kaushik Basu est toujours soucieux de ramener au quotidien et à l'expérience - c'est-à-dire à l'humain - ses conceptions.

Son style est vivant parc qu'il s'inscrit dans la vie humaine.

D'où ces anecdotes nombreuses qui parcourent le texte et sont toujours lumineuses pour la compréhension du propos.

Kaushik Basu prouve que la pensée des pays dits émergents n'est pas plongée dans une acceptation muette du consensus dominant, mais que ce sont dans ces nouveaux pôles centraux de l'économie mondiale que pourraient bien résider le salut de la pensée économique.

Il prouve aussi ce que nombre de ses collègues ont oublié, notamment en France, que l'avenir de cette pensée passe d'abord par un authentique humanisme.

*Kaushik Basu

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